Double peine, itinéraire d’un étranger en son pays, chez Michalon Éditeur

Un jour, Ahmed Zaki est venu à notre rencontre. Il cherchait un éditeur qui puisse lui « écrire son livre » retraçant sa difficile expérience de la double peine. Arrivé en France à douze ans, il avait arrêté l’école à 14 ans et s’était adonné durant des années au trafic de stupéfiants avant d’être expulsé dans son pays d’origine et vivre un incroyable et douloureux exil. C’est son histoire qui est racontée dans « Double peine, itinéraire d’un étranger en son pays », disponible aux éditions Michalon.

Double peine

Orienté par un rédacteur en chef de France 3 Centre, Ahmed a débarqué dans nos studios et voulait que l’on réalise « son rêve ». Encore plus curieux : il voulait qu’on lui écrive son livre, mais pas que nous l’éditions : il préférait un grand éditeur parisien pour que l’on en parle « partout en France et à l’étranger ». Et il n’avait pas un centime en poche pour s’offrir un « ghostwritter », dont le « smic » tourne autour de 150 euros pour l’écriture de deux à trois pages de 1500 signes « espaces compris ». Sacré challenge.

Petite pause au rayon « pédagogie » :

1) Un éditeur, ça édite des livres, ça ne les écrit pas à la place de l’auteur.

2) Un « grand éditeur parisien », ce n’est pas donné à tout le monde, ça reçoit en moyenne 3000 à 4000 manuscrits par an… même si au final la qualité des livres édités n’est pas toujours au rendez-vous – c’est un euphémisme !

3) Il ne faut pas rêver de gloire avec des dizaines de milliers d’exemplaires vendus si vous n’êtes pas un politicien ou une star de la télé-réalité, ni avoir le fantasme de journalistes se bousculant à votre porte avec une liste d’attente pour des sollicitations de « plateaux télé ». Il y a en France presque autant d’écrivains que d’habitants et le tirage moyen d’une nouveauté est inférieur à 8000 exemplaires. Selon les chiffres du Syndicat National de l’Edition, en 2015, 421.000 livres ont été vendus pour… 98.000 titres disponibles sur les étals des marchands de produits culturels. Faites le calcul du nombre d’exemplaires vendus par titre en moyenne : vous allez rire !

Une fois passé ce préambule, il est apparu que le « rêve » était toujours bien présent.

Réaliser un « rêve ». Quelle drôle d’idée en ce monde de plus en plus terre à terre. De notre côté, la demande d’Ahmed tombait mal. Nous ne travaillons habituellement que sur un ou deux projets à la fois et notre planning était complet avec un projet d’exposition au niveau national et l’édition du projet « Du lange au linceul ».

Néanmoins, l’histoire d’Ahmed Zaki méritait que l’on y prête une attention. Son histoire, c’est celle qu’ont vécu des dizaines de milliers de français de nationalité étrangère (sic) ; on y retrouve la souffrance, le déracinement, la perte de repère et d’identité, le sentiment d’injustice. En France, une personne de nationalité étrangère, condamnée pour un crime ou un délit peut se voir expulsée du territoire français à titre temporaire ou définitif, après avoir purgé sa peine de prison tandis qu’un français pourra reprendre sa vie normale. Cette anomalie du droit pénal français contrevient gravement au principe de l’égalité devant la loi, et, même si elle est appliquée désormais de manière beaucoup plus parcimonieuse, elle existe toujours. Nous avons vu lors des dernières élections présidentielles que la tendance est plutôt au durcissement.

Nous avons donc accepté le challenge. Il s’agissait d’imaginer un planning de réalisation – non Ahmed, un livre digne de ce nom ne s’écrit pas en deux ou trois mois 😉 – définir un chapitrage, rédiger le récit de manière à lui donner une portée allant au-delà du cas particulier d’Ahmed Zaki, agrémenter son témoignage d’entretiens avec des personnes de son entourage, faire la rencontre d’Etienne Pinte, président du Conseil National des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale rechercher un « grand éditeur parisien », proposer au député Yann Galut de signer une préface, corriger les épreuves avant l’édition…

Ahmed Zaki n’est pas resté inactif : nous l’avons sollicité durant tout le processus d’écriture afin d’être au plus près de son histoire. Nous lui demandions ainsi de nous fournir des documents, d’écrire tout ce qu’il pouvait – peu importait le style et l’aisance rédactionnelle – sur des éléments factuels précis que nous pouvions ensuite exploiter. Nous faisions le point une à deux fois par semaine sur ce que nous avions rédigé, sur ce que nous devions modifier, rajouter, enlever, et sur ce qu’il nous restait à faire.

Le livre est écrit à la première personne du singulier parce qu’il est un reflet extrêmement proche de ce qui a été intériorisé par Ahmed Zaki sans qu’il puisse toujours l’exprimer. Le choix de l’emploi de la première personne du singulier s’est aussi imposé parce que c’est à lui qu’il reviendra de porter le livre de sa propre histoire. C’est la première fois qu’un récit aussi détaillé est rédigé concernant le parcours d’une victime de la double peine.

Ce n’est pas un livre militant au sens classique du terme avec une armada d’arguments et une pensée prête à consommer. C’est un ouvrage humaniste. Nous avons fait le pari (osé en ces temps où l’Idiocracy s’installe durablement dans nos sociétés) de l’intelligence. Ce livre ne s’adresse pas à ceux qui sont déjà convaincus de l’absurdité de la double peine, mais à ceux qui – ils constituent probablement la majorité des français – pensent qu’il est normal qu’un étranger soit plus lourdement sanctionné qu’un français au motif d’un supposé « devoir d’exemplarité supérieur ». Nous sommes intimement persuadés que la simple lecture de ce témoignage sobre et factuel, sans excès de lyrisme pour faire pleurer dans les chaumières, les amènera à réfléchir.

Voilà, Ahmed. Ton rêve est devenu « réalité ». Nous avons écrit le livre de ton histoire ; tel était ton vœu et nous l’avons exhaussé. Il sera disponible dès le 8 juin « partout en France » voire au-delà, comme tu le voulais. Il s’appelle « Double peine – Itinéraire d’un étranger en son pays » – il est édité chez Michalon, fait 208 pages, coûte 17€. C’est un beau livre parce que ton histoire est belle. Terrible, mais belle. Bonne chance pour la suite.

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